© Christian Bujold 2014..

Ma fille qui aimait l’école

Simone vient d’avoir 8 ans. Elle est inscrite dans une école de la Commission scolaire de Montréal. C’est une petite fille énergique, curieuse, allumée, sociable, intelligente et têtue. Son école se trouve dans un quartier considéré « défavorisé » qui offre déjà un programme de maternelle 4 ans. Elle en a bénéficié car nous la sentions enthousiaste à l’idée. Elle voulait aller à l’école, elle voulait apprendre, elle était prête.

Or, la force et la pureté de son élan de départ se sont graduellement transformés en désenchantement et en tristesse. Aujourd’hui, ma fille n’aime plus aller à l’école et j’estime que c’est un drame, une tragédie annoncée d’avance qui aurait dû être évitée.

Entre le début de sa première année et maintenant, soit l’équivalent d’une année scolaire et demie, j’en ai perdu le compte, mais plus d’une dizaine d’enseignants différents se sont relayés devant elle. Plus de 10, différents, enseignants, en quelque 270 jours d’école. Hier, 3 enseignants réguliers de l’école se sont relayés en une journée pour ne pas laisser la classe vide. Aujourd’hui, ce matin, elle était en pleurs, ne sachant pas quels, combien et même si un enseignant serait présent! Elle ne voulait pas aller à l’école et je la comprends.

L’année dernière, nous soupçonnions chez elle le début d’un problème en écriture et en lecture. Son enseignante de l’époque, débordée et fragilisée par un retour d’un congé de maladie rattachée à un « burn out » n’a pas su en tenir compte. Cette année, dès octobre, on nous réfère à l’orthopédagogue de l’école. Or, cette dernière ne peut prendre que 2 élèves. Malheureusement pour nous, plusieurs cas sont plus graves… Par la suite, son enseignante du moment partira en congé de maladie pour une durée indéterminée. Aujourd’hui, près de 4 mois plus tard, elle n’est toujours pas revenue. L’enseignante remplaçante qu’elle avait quitte à son tour pour 2 semaines. Nous engageons une tutrice privée et croyons être en train de sauver de justesse Simone d’un problème grave d’écriture et de lecture. Une chance que nous pouvons nous le permettre.

Nous avons tous voulu rester à la maison de temps à autres pour ne pas aller à l’école, cependant, ce que je sens ici n’est pas du même ordre. Il s’agit ne s’agit pas d’un caprice momentané, c’est plus profond, c’est sa conception fondamentale de l’école qui est en train de changer. Comment peut-elle sentir une appartenance et faire confiance au système d’éducation dans de pareilles conditions?
L’école l’a trahie. Nous l’avons trahie. La société lui a menti en lui disant que l’école c’était important. J’ai peur. J’ai peur que l’amour de l’éducation, que nous tenons comme une valeur fondamentale dans notre foyer, se brise. J’ai peur et pas seulement pour ma fille, mais pour tous les élèves qui souffrent de cette trahison. Nous trahissons des générations.

Je suis en colère et je me sens impuissant.

Je tiens pour responsables les Libéraux de Charest et de Couillard auxquels je ne pardonnerai jamais d’avoir littéralement saboté le système d’éducation publique alors que tout le monde criait à l’urgence.

Je tiens pour responsables la mauvaise gestion des écoles de la part des directions et des commissions scolaires opaques alors que tout le monde crie à l’urgence.

Je tiens pour responsables la CAQ de s’obstiner à mettre en place leur projet de maternelle 4 ans envers et contre tout alors que l’urgence est maintenant et non avant les prochaines élections. Je tiens à rappeler que ma fille a fréquenté la maternelle 4 ans. À quoi bon dépister les problèmes potentiels et accentuer l’appartenance envers l’école primaire si les élèves sont trahis par la suite?

Nous avons besoin d’enseignants, d’écoles et de spécialistes! C’est tout. Rien de plus, rien de moins. Nous n’en avons pas besoin maintenant, mais il y a 5, 10, voir 15 ans.

Christian Bujold, professeur en arts visuels, artiste et père de Simone.